L’enquête de trop

 

« Coup de balai sur les prix » pour un spécialiste du nettoyage en tout genre, l’expression n’était pas heureuse. Quel jeu de mot laid !!! En tout cas, l’enquête s’annonçait difficile. Le coup de balai, c’était plutôt sur les indices qu’il avait eu lieu. La maréchaussée n’avait rien, pas la moindre petite piste. La scientifique avait même utilisé son aspirateur à ADN, pas le moindre résidu à ce mettre sous la brosse.

 

Et puis quelle idée de commettre un meurtre dans le plus grand ultramarché entièrement dédié à notre phobie de la saleté. C’est sûr, c’était un pro. Quelle idée géniale, un homicide aseptisé. Il avait dû se repasser en boucle l’intégrale de cette vieille série ricaine : les exprès.

 

La seule certitude que l’on avait c’était l’arme du crime. Un plumeau enfoncé au fond de la gorge avait eu raison de son dernier souffle de vie. Mais un autre mystère demeurait : pourquoi avait-il une serpillière dans la main droite et un écouvillon dans la main gauche ?

 

Au fait, je me présente, Hector Rumba, agent de recherche privé, le spécialiste de l’adultère et de l’handicap à l’assurance. Je sais, pas très reluisant comme accroche publicitaire mais depuis que le syndicat des agents de recherche avait réussi à faire pression sur nos politiques via quelques clichés intéressants, le code civil avait tellement été dépoussiéré que le divorce avait lui aussi été balayé et les tromperies avaient de ce fait explosées. Volage n’est pas légèreté comme aurait dit Earl. Earl avait été le patron de notre syndicat avant d’avoir été nettoyé par un assainisseur diligenté par l’ordre des avocats qui n’avait pas trop apprécié qu’on lessive leur business.

 

Enfin bref, je m’égare, la veuve du défunt était venue usée mon paillasson le lendemain du meurtre. Elle était complètement délavée et même si son si joli visage d’ébène restait de marbre, je sentais un profond désespoir. Elle ne comprenait pas ce que faisait son mari de si bonne heure, dans un tel lieu. Lui qui n’avait jamais approché de près ou de loin le moindre ustensile à usage ménager. Sûr de moi, je lui promis en échange de quelques faveurs pécuniaires, de résoudre son affaire en moins de temps qu’il n’en faut pour décrasser un sans-abri priapique.

 

Ses soupçons se tournaient évidemment vers l’associé de son époux, toujours la même rengaine … quand ce n’est pas le conjoint trahi, c’est obligatoirement l’associé véreux qui est soupçonné. Sauf que là, malgré l’insistance de cette beauté aux yeux d’émeraude, je ne voyais pas ce qui pourrait laisser penser qu’un bon père de famille consciencieux, aimant sa femme, ses enfants et même sa belle-mère avec son chien acariâtre, prennent le risque d’être désinfecter pour un banal meurtre. Avec sa tête de premier de la classe et ses manières de gentleman-farmer, il n’avait pas le profil pour trucider un de ses congénères. La veuve aux jambes infinies faisait fausse route, dommage j’aurais bien fait un bout de chemin avec elle.

 

En fait, comme tout bon détective soupçonneux, ayant récuré les fonds de tiroir de cette cité, j’optais pour la débonnaire méthode traditionnelle : à qui profite le forfait … à sa grand-mère parkisonniènement vôtre !!! Ahurissant, l'assurance vie du défunt avait pour seul bénéficiaire sa mère-grand maternelle qui devait subir un changement de bulbe rachidien au plus tôt pour éviter le dépérissement total. L’opération coutait très cher.

 

Celle-ci avait obligatoirement dû avoir un comparse pour nettoyer ainsi son chti fils. Pas simple d’obtenir quelques poussières d’information de la part de l’aïeule, elle restait droite comme un ballet moscovite en quête d’arabesques. Toutefois j’avais remarqué que le majordome semblait proche de sa patronne, suffisamment en tout cas, pour étriller l’hominidé qui pourrait la sauver.

 

Je décidai de discourir avec le sieur sur un territoire immaculé. Je le traquai donc jusque dans un bar bigle et borgne. Affalé au comptoir, il caressait son verre de Cognac comme on caressait sa dernière cigarette, avec douceur et fébrilité, avec volupté et envie. Le bonhomme ne semblait pas commode, la mine patibulaire mais presque. J’optais pour ma devise « courage fuyons » en me contentant de l’observer.

 

Idée judicieuse car après quelques décilitres de son breuvage ambré, l’individu était beaucoup plus loquace. Racontant à qui voulait lui prêter attention, sa biographie militaro-gigolesque et dévoilant ses tatouages à un auditoire plus que désintéressé sauf votre nécessiteux serviteur qui pu découvrir un remarquable blaireau gravé sur son avant bras gauche.

 

Tabernacle aurait dit mon vieux camarade montréalais à l’accent fredonnant. Il y avait baleine sous galet, l’indice était précieux. Il avait donc fait partie de ce corps d’élitre - les détergents - qui intervenait alors que le capitaine Vague était impuissant malgré sa blue-pill. Plus aucun doute n’était permis, il avait sûrement balayé cette existence futile de notre planète.

 

L’enquête était finalement plus simple que d’astiquer des vespasiennes après le passage d’un car de touristes belges. Il ne me restait plus qu’à confondre l’individu. Il me semblait évidemment que je ne pourrais lui faire avouer son infamie. Ne restait plus que le bluff pour dératiser cette ordure de notre paysage peu habitué à ce type de crime javellisé.

 

Mon indéfectible bravoure et ma hardiesse d’en découdre avec le valet m’incitèrent à lui téléphoner d’une cabine publique et de déclarifiée ma voix pour éviter qu’il ne reconnaisse ce timbre particulièrement virile issue de nombreuses années d’abus de nicotine et d’alcools. Je me faisais donc passer pour le témoin de la dernière heure qui avait assisté à l’assassinat et lui demandai une rétribution en gage de mon silence débarrassant pour lui.

 

Rendez-vous pris dans un endroit purgé de toutes oreilles indiscrètes, le musée de la propreté. J’avais choisi ce lieu pour une raison simple  : l’inintérêt du lieu faisait que sa fréquentation était telle, que les dernières personnes ayant osé jeter un œil - sans avoir pu le reprendre - était la congrégation des rénovateurs hygiénisés, sombre secte issue des milieux câblés dégraissants.

 

Grave erreur, malgré mon déguisement de guide pasteurisé, le futur ex-coupable me reconnut de suite et se précipita sur moi sans que j’aie pu émettre le moindre son. Quarante trois secondes et demie, j’avais salement dérouillé. Finalement il était encore plus costaud qu’il ne semblait être. Et beaucoup plus rapide que pouvait laisser penser sa corpulence. A moins d’être suicidaire, ce n’était pas mon homme mais hhuuuummmmmm quel homme finalement – non hors sujet.

 

Retour à la case démarrage, une fois de plus la facilité m’avait garé dans une mauvaise avenue. Il allait falloir reprendre l’enquête depuis le début : la femme, l’associé, la vioque … J’avais complètement biffé la maîtresse. Six coups de fil plus tard et j’avais la liste de ceux du trépassé sur mon nouveau compunet avec noms, adresse et coordonnées géostratégiques. Ah ah ah ah, j’avais trouvé l’initiatrice, surnom que nous donnions aux tentatrices adultérienes : Emma Riroana, 24@zic, trottoir des pinceaux.

 

L’endroit était à trois taxis d’ici, pour mettre fin aux massacres que ceux-ci se livraient, le manager de la ville avait décidé que chacun ne devait pas de déplacer à plus de quatre asphaltes de leur lieu de présidence ce qui ne facilitait pas beaucoup la vie des résidants de notre si glauquesque métropole.

 

Onze mentos s’étaient évaporés avant que je ne puisse m’éponger les souliers sur sa carpette d’entrée. Glang, glang, glang, aucune réponse ni phonème audible à l’intérieur. Grâce à mon hérisson fantasmagorique, j’ouvris la lourde proprement. Vide, absolument vide, la belle n’était pas là. Déterminé à conclure cette affaire, j’attendais paisiblement la résidente, avachi dans son sofa, la journée avait vraiment été dure.

 

Une sensation froide de métal essuya ma joue gauche et me réveilla, me réveilla !!! Morphée avait réussi à m’aspirer dans ces bras et je me retrouvais une fois de plus dans une situation particulièrement inconfortable, même si visiblement la mignonne ne tenait entre ses adorables mains manucurées que mon calibre. Heureusement pour le canapé, la case détachant lui serait épargnée, car depuis que je m’étais mis une balle à un endroit dont la morale m’empêche de dévoiler, je n’utilisais plus que d’inoffensives munitions biodégradables.

 

Je pris néanmoins le parti de lui laisser l’avantage. Sachant que j’étais à sa merci, elle avouerait plus facilement son petit écart de conduite. Mais à ma grande surprise, elle s’effondra tel un essuie glace en quête d’une improbable goutte de pluie. Elle pensait que j’étais là pour l’exécuter comme l’avait été son amant. Me jouait-elle la comédie ou était-elle sincère ? Pas eu le temps de clarifier la situation, qu’une tornade macassare fit irruption et en moins de temps qu’il n’en faut pour dépurer ma vielle carcasse des quelques cheveux qui lui restait, elle étripa la blonde titane d’un seul coup de karcher, élégant.

 

AARRRGGGGHHHHH, je venais seulement de comprendre, vermine d’hydrocéphalie. Elle ne m’avait engagé que pour retrouver celle avec qui son défunt devait fatiguer son petit goupillon. Maintenant, elle n’avait plus qu’à m’occire pour que le ruban de Moebius redevienne clean. Toute cette histoire était finalement très banale, indécente même. J’osais une dernière requête avant d’être effacer comme une simple escarbille : pourquoi la serpillière et l’écouvillon ? A ma grande satisfaction, elle daigna répondre : elle avait uniquement voulu mettre un coup de balai dans sa vie.